Mon oncle Saint-Exupéry
« Lorsqu'on vole, on peut pénétrer le secret de chacun »
Dans le cadre de l’année Antoine de Saint-Exupéry à Toulouse, François d'Agay, neveu et filleul du fameux aviateur et écrivain était à Toulouse en mars dernier. Il a partagé avec le magazine d'informations à Toulouse quelques souvenirs de son oncle et de l’incroyable aventure de l’aviation à son époque.
Né en 1900, Antoine de Saint-Exupéry est engagé chez Latécoère en 1926, il est en charge, à l’aéroport de Toulouse-Montaudran du transport de courrier sur la ligne Toulouse-Dakar puis vers Alicante, avant de développer l’aéropostale vers la Patagonie avec Mermoz et Guillaumet.
Antoine de Saint-Exupéry fut pilote de ses premiers vols en 1921 jusqu’à sa disparition lors d’une mission en 1944, quel est, selon vous, son héritage en matière d’aviation ? Il faut déjà mettre ce métier dans le contexte de l’époque ! Même si ce n'était pas le premier aviateur, puisqu’il y avait déjà des Mermoz et des Guillaumet plus âgés que lui, c'était bien les débuts de l'aviation. Il a fait partie de cette génération qui avait tout à découvrir, l’aviation comportait encore beaucoup de mystères. Quand il a commencé sa carrière, autours de 25, 26 ans, la première étape de l’apprentissage de ce métier consistait à démonter des moteurs et les remonter. Comme tous les aviateurs en ces temps-là, il fallait qu'il puisse se dépanner lui-même s’il tombait en panne.
Au bout de quelques mois, quand il sentit qu’Antoine de Saint-Exupéry, encore mécanicien à l’époque, fut apte à s’envoler avec le courrier, Didier Daurat, le directeur de Latécoère (future Aéropostale) le convoqua et lui dit « demain vous partez ». À l'époque on pouvait passer au dessus des nuages mais on ne savait jamais ce qui allait se passer en redescendant. Il n'y avait aucun instrument de navigation. Voilà en gros comment sa carrière a commencé. Il a ensuite été affecté sur les lignes entre Toulouse et Dakar puis sur des lignes en Amérique du Sud où il contribua au développement de l’aéropostale jusqu’en Patagonie.
Le métier d’aviateur comportait à l’époque beaucoup de risques…
C’est certain, il a d’ailleurs cassé deux avions dans des accidents différents. Il faut se rendre compte que chaque vol était une prouesse car il y avait très souvent des problèmes de moteur. Clac ! Au milieu du vol, obligé de se poser d'urgence dans le désert. Et c’est arrivé plusieurs fois, à lui comme à ses camarades. Parfois cela terminait tragiquement. Certains se sont fait capturé par les Maurs en échange d'une rançon, d’autres se sont faits assassiner et ne sont revenus que les pieds devant. Il lui est arrivé d'organiser le sauvetage de certains de ses camarades.
Que représentait l'aviation pour lui?
L'aviation le passionnait, mais c’était pour lui un moyen, et non pas un but. Un moyen moderne de voyager rapidement. Il disait que le vol permettait de découvrir le monde dans une autre dimension.
Lui qui avait beaucoup volé, quand il a pris ses fonctions à cap Juby, dans le Sahara, il a découvert le désert au ras du sol alors qu'il l'avait toujours vu du ciel, ça l’a beaucoup marqué. Quand il survolait un village, il le voyait dans son ensemble bien sûr, mais il en voyait aussi l’intérieur. C’est pour ces raisons qu’il disait souvent que «lorsqu’on vole on peut pénétrer le secret de chacun ».
Quelle aurait été la réaction de votre oncle en regardant l'aviation aujourd'hui?
Je pense qu'il aurait eu une réaction tout-à-fait normale. Il a été pilote de l'air jusqu'à la création d'Air France et les progrès de l’aviation ont été extraordinaires sur ses dix ans de service. On peut même parler de transformation totale, les modèles sont passés d’avions en bois à deux places à des avions avec des carcasses beaucoup plus solides avec des possibilités de vol bien supérieures, avec la radio et des réserves d'essence bien plus grandes. S’il avait pu voir tout cela je suis certain qu’il aurait continué à voler et aurait accepté toutes ces évolutions. Déjà en 1940 dans les avions de l'armée, puis en 44 dans les avions américains, il s'est adapté immédiatement et trouvait ces évolutions merveilleuses. Il l'a dit lui-même: «c'est un plaisir de voler dans ces appareils entourés de cadrans et à une vitesse où l’on peut se trouver partout à la fois ». Donc oui il a pu imaginer ce que deviendrait l'aviation, c'est certain. Par contre s’il était optimiste quand aux progrès de l’aviation, il avait une vision du monde assez pessimiste. Il trouvait que la civilisation allait dans le mur à cause de l'abandon de valeurs universelles et fondamentales au profit de l'économie, du profit. Sentiment qui s’est d’ailleurs amplifié lorsqu’il est allé vivre aux Etats-Unis. Il a constaté une baisse de la morale. Il trouvait qu'il n'y avait plus de guide, qu'on perdait la notion de valeurs. Il s'est beaucoup interrogé à cette période de sa vie. Il se disait que la guerre allait finir et se demandait ce que l'homme allait devenir après. C'était sa grande interrogation. Il pensait qu'il fallait inventer un langage universel pour que les hommes se comprennent entre eux.
Est-ce l'image que vous gardez de votre oncle, celle d'un homme très pessimiste quand à l'avenir?
C’est certain qu’il n'était pas du tout rassuré sur l’évolution de la société. Lorsqu’ il habitait aux États-Unis, il a vu l'avance qu'avait ce pays par-rapport à l'Europe, et ça l'inquiétait beaucoup. Même s'il a rencontré des gens tout-à-fait remarquables, il a vu à quel point le matériel avait plus d'emprise que le spirituel. Je me demande quelles seraient ses réflexions actuellement…ça serait sûrement pas beau. Alors qu'est-ce qu'il aurait fait ? Qu'est-ce qu'il serait devenu s'il avait survécu à la guerre ? C'est difficile à dire, mais je suis quand même sûr de deux choses. Il aurait continué à écrire et se serait beaucoup intéressé aux sciences modernes comme les vols spatiaux. Ça l'aurait passionné. Qu'aurait-il pu faire maintenant? On ne peut pas répondre à sa place mais on peut imaginer qu’il aurait continué à se consacrer à ses deux passions, les sciences et l'écriture.
Dans le cadre de l’année Saint-Exupéry organisée par la mairie de Toulouse, une exposition se tient dans la cour Henri IV du Capitole à partir du 1er juillet. Avec Antoine de Saint-Exupéry, l’aviateur, comme narrateur, elle retrace cette formidable épopée de l’aéropostale à laquelle il a contribué et l’histoire de l’aéroport de Montaudran, hier et aujourd’hui.






