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La fresque de Chambas

Durant l'été 1997, Jean-Paul Chambas a réalisé une fresque dédiée à l'opéra, visible dans le grand escalier du Théâtre du Capitole.
Alain Mousseigne, directeur du centre d'art contemporain de Toulouse, nous présente l'oeuvre.

Cette Fresque met en scène un flux d'images empruntées aux domaines de la musique, du théâtre, de l'opéra, de l'architecture, de la peinture, de la photographie, de la tauromachie…, éléments d'une culture universelle intimement vécus par l'artiste qui les a maintes fois transposés et manipulés dans ses œuvres.

Au-delà d'une simple représentation anecdotique, figures et portraits renvoient à un brassage puissant de références, de relations sous-jacentes et implicites, qui situent le tableau dans une histoire plus générale des arts et de la vie.

Ainsi, dans ce concert des figures, Mélisande et Carmen convoquent tout l'opéra français tandis que l'échelle empruntée au Parade de Picasso réveille Satie et la musique française. Carmen encore et son torero évoquent l'Espagne et ses couleurs de drame. Une altière cantatrice sur fond de forêt sombre et Salomé la séduisante déchirent les brumes troublantes du lyrisme allemand... Wagner et Strauss sous la baguette de Stravinsky... S'éveillent alors quelques échos de la mélodie russe sous les dorures d'un opéra italien... Mozart... La tessiture de Callas...
Dans les juxtapositions et sans dissonance, la peinture de Chambas voyage dans l'histoire de l'opéra, sous le portrait emblématique d'un Lautréamont dont les Chants de Maldoror constituent sans doute le plus grand des opéras vivants et à monter.

Les références picturales ne sont pas moins nombreuses. Avec autant d'énergie que de subtilité, elles rassemblent les plus grands : le Picasso du Théâtre (l'échelle de Parade), Palladio et Hubert Robert dans les architectures triomphante ou calcinée (Le Capitole, 1917), Caspar David Friedrich en son inquiétant paysage nordique, Tiepolo pour quelques motifs et l'envol des figures, Poussin par sa palette unique finement distribuée dans la toile (les bleus, jaunes et rouges), Tintoret encore pour les fractures de matière et de lumière abruptes entre les personnages.
Autant d'images et de moyens pour servir le chant, la musique, la mort qui justifient le théâtre ou l'opéra, et cette toile qui les exalte dans leurs dimensions les plus profanes comme les plus spirituelles.
Autant de sources et d'évocations qui animent la mise en scène du grand Opéra de Jean-Paul Chambas.

Un grand collage où s'échelonnent des figures dans l'espace plus ou moins profond d'une perspective composée en registre : en bas, les interprètes, en haut, les créateurs… L'amour, la vie, le sang, le sexe et la mort se croisent ici dans l'intensité des tonalités chaudes et froides en un procédé de composition qui n'est pas sans évoquer le choc chaotique des collages de William Burroughs, vieille source familière de l'artiste.
La peinture n'est pas seulement dans l'anecdote ou le sujet, ni même dans les prétextes habiles du savoir-faire.
Elle se développe encore entre les protagonistes de la mise en scène, dans les accents subtils ou forcés de lumière
et de matière qui tissent et conjuguent ce qui peut faire tableau : macule, salissure lactée, abîme rutilant de couleur, fracture, passage, ombre portée…, accidents et hasards plus ou moins maîtrisés qui disent le désir, la pulsion, l'émotion, et donnent enfin densité au corps des représentations, cohérence au propos. La peinture est dans ce passage de la figure et de l'anecdote au tableau.

C'est alors que l'éclatant Opéra de Jean-Paul Chambas prend sa mesure dans le sentiment paradoxal d'une épaisseur du temps qui confère une grande légèreté à l'ensemble si dense des acteurs. Les citations passent aisément les feux de la rampe pour se faire peinture.